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Le travail  sur la fiche de lecture:

- Ci joint ci dessous  les références de l'ouvrage concerné.

Vérifier l'ISBN et les auteurs: peut-être y a-t-il eu d'autres éditions ( et couvertures)

- Le texte de l'introduction de F. Bedarida suit.

-1- le premier objet du travail est de comprendre cette intro et en faire la fiche. ( cf méthode jointe à un autre cours)

-2- puis présenter l'ensemble du recueil collectif

- 3- enfin de  choisir 1 article et faire le m^me travail.

L'idéal est bien sûr de lire l'ensemble de l'ouvrage!


Bon courage!

 Introduction de l’ouvrage collectif :

L’Allemagne d’Hitler

Cf référence ci jointes

      François Bédarida

 Au lendemain de l'écroulement du régime national-socialiste la grande voix de Karl Jaspers s'élevait pour tirer la leçon du drame vécu par l'Allemagne et par l'Europe de 1933 à 1945 : « Un abîme s'est ouvert, écrivait-il. On a vu de quoi l'homme était capable, non pas en se conformant à un plan établi d'avance, mais en entrant dans une spirale qui allait s'élargissant devant ceux qui s'y laissaient pousser [...]. Ce n'est que dans la clarté complète qu'est le remède [...]. Ce qu'il faut éviter, c'est l'impardonnable oubli.» Aujourd'hui encore, en cette fin du xxc siècle, plus de cinquante années après l'événement, l'ombre de Hitler continue d'enténébrer l'Europe et de hanter notre vie publique, notre culture, notre mémoire, bien que des ruines soit née une nouvelle Allemagne libérale, démocratique, antitotalitaire, aux antipodes de la dictature nazie. D'où la question lancinante : comment pareille tragé­die a-t-elle été possible ? Comment l'expliquer ? Com­ment prévenir son retour ? 

A partir de telles prémisses, devant « ce passé qui ne veut pas passer », on voit se dessiner une première approche, génératrice d'une pre­mière lecture : une lecture associant histoire et éthique et qui par-delà une interrogation récurrente sur l'identité allemande pose l'immense problème de l'historicité et de l'action humaine dans l'histoire. Quête de responsabilités pour le passé, quête de remèdes pour le futur : dans cette optique on a tendance tantôt à dénoncer la culpabilité du peuple allemand, à cause du soutien massif accordé à  Hitler, tantôt à focaliser l'attention sur l'« autre Allema­gne » en exaltant le rôle des petites phalanges de résistants qui ont su tenir tête au dictateur. Parallèlement à cette lecture morale, un autre regard, critique celui-là et plus détaché, a été porté par les historiens sur le phénomène national-socialiste. Ici la préoccupation première a été de comprendre. Sans trop redouter le risque, souvent dénoncé, de « banalisation », parce que le propre de la méthode historique, c'est de relativiser au lieu de diaboliser. Il s'ensuit une lecture qui entend être scientifique en faisant appel au concours de l'histoire, de la philosophie politique et des sciences sociales. Sans exclure, loin de là, débats et controverses. Car si l'accord est aisé sur les faits majeurs des années 1933-1945, les divergences éclatent dès qu'on pénètre dans le champ des interprétations.

 En premier lieu autour de la nature du nazisme, où l'on a vu s'affronter les thèses les plus opposées : simple variété du fascisme pour les uns, archétype du totalitarisme pour d'autres, produit du grand capital pour les marxistes - encore que cette vision soit aujourd'hui en voie de dépérissement - ou encore phénomène sui generis, résultant de facteurs historiques singuliers, propres à l'Allemagne en raison de sa moder­nisation tardive (c'est le fameux Sonderweg). Comment s'étonner dès lors du vœu exprimé naguère par le chancelier Helmut Schmidt dans un discours prononcé au congrès annuel des historiens allemands, lorsqu'il demandait à ceux-ci de produire une configura­tion claire du nazisme avec des contours nets et bien tracés ? De là on glisse sans peine, en reliant passé et présent, à une troisième lecture du nazisme, plus politisée et plus opérationnelle parce que normative et tournée vers l'action. Une lecture générée par les développements politiques de l'après-guerre, la division de l'Allemagne et lit prégnance du modèle démocratique, aux confins de l'idéologie et des leçons de l'histoire. A l'heure actuelle dans les études du phénomène nazi, on peut discerner trois grands enjeux historiographiques autour desquels s'articulent la problématique et les débats des spécialistes : la conception nationale-socialiste du monde et sa pratique ; la place et le rôle de Hitler dans le système ; l'adhésion de la population, ses dimensions et ses limites.

Premier axe de réflexion : la philosophie politique du régime vue sous l'angle tant de la doctrine que de sa mise en œuvre (à condition, bien sûr, d'admettre qu'il existe une idéologie nationale-socialiste, à rencontre des au­teurs qui nient son existence et ne voient dans ce conglo­mérat d'écrits et de paroles qu'un « vaste système de bestiales billevesées nordiques3 »). Ici l'on doit partir du concept - et du terme servant à le désigner - choisi par Hitler lui-même pour définir le nouvel ordre social qu'il entendait promouvoir : Volksgemeinschaft. Pour les diri­geants nazis, en effet, l'objectif numéro un, après les humiliations d'une défaite attribuée non au sort des armes mais à une désagrégation interne produite par un triple ferment destructeur - le marxisme, le judaïsme, le républicanisme démocratique -, c'est de créer dans le peuple allemand, victime jusque-là de ses divisions de classe, de religion et d'idéologie, une communauté natio­nale authentique, cette Volksgemeinschaft étant unifiée par les liens du sang et de la race et convaincue de sa mission supérieure dans le monde. On mesure par là quelle haute ambition inspire le projet de société natio­nale-socialiste : régénérer radicalement le peuple alle­mand, transformer de fond en comble son mode de pensée et ses comportements, ses croyances et ses valeurs. Bref, une révolution, mais une révolution mentale autant que sociale.

Cependant, la réalisation de la nouvelle « communauté de camarades » (Volksgenossen) est subordonnée à plu­sieurs conditions : être de race aryenne, génétiquement sain, socialement productif, politiquement sûr (en ce dernier domaine une simple obéissance passive ne suffit pas, il faut en outre participer activement aux organisa­tions nazies). A l'opposé, envers ceux qui ne répondent |pas à ces critères et qui se trouvent ipso facto rejetés de la communauté nationale, il ne reste qu'une politique: l’exclusion, la répression, la persécution. Cela concerne plusieurs catégories de citoyens : les « ennemis idéologi­ques » (entendons par là les adversaires politiques), les asociaux, et tous les êtres jugés biologiquement indésira­bles : tarés héréditaires et surtout non-Aryens, en raison du danger qu'ils représentent pour l'avenir de la race. En effet, on note chez Hitler une obsession récurrente depuis les jours faméliques de Vienne jusqu'aux dernières heures dans le Bunker de Berlin : l'obsession de la pureté du sang germanique, base de sa haine forcenée des Juifs. De là la fréquence sous sa plume ou dans sa bouche des termes de « bacilles » et de « parasites » et des notions d'« élimination » et d'« annihilation ». Dans ses Propos de initie, durant la guerre, ne s'est-il pas vanté d'être un nouveau Pasteur, en arguant du fait qu'il avait découvert, lui, « le virus juif»? En vérité, il n'est pas difficile de discerner dans cet antisémitisme à base biologique (et non religieuse ou culturelle) un fil conducteur aboutissant à la solution finale, puisque dans le processus du génocide le rôle chef a été tenu par les tenants de cette doctrine du racisme biologique : Hitler, Himmler, Goebbels, Heydrich, etc ....En somme, on peut dire que la Weltanschauung natio­nale-socialiste repose sur quatre piliers : le darwinisme social, la Rassenpolitik - doctrine de la race dictée par la « science » de l'eugénisme -, l'antisémitisme, le nationa­lisme - un nationalisme marqué de surcroît par la thèse de la « supériorité nordique ». Du darwinisme social, dont il est imprégné, Hitler a retenu l'idée fondamentale que la vie est une lutte sans merci pour l'existence. C'est le triomphe du « hélium omnium contra omnes ». Comme l'espace est limité, un peuple doit se battre pour conquérir son Lebensraum. Face à ce que Mein Kampf qualifie de « loi d'airain de la nécessité et du droit à la victoire des meilleurs M des plus forts », il faut savoir être dur et inflexible. D'ailleurs, toute pitié n'est que sentimenta­lisme et pitoyable produit de l'héritage judéo-chrétien. En juin 1944 encore, alors que plane l'ombre de la défaite militaire, Hitler continue de prêcher les vertus de la guerre comme instrument de la struggle for life. « La victoire va aux forts et les faibles doivent disparaître. [...] La nature [...] ne connaît rien du concept d'humanita­risme qui signifie seulement que les faibles doivent être à tout prix entourés et protégés même au détriment des forts [...]. La guerre est donc la loi inaltérable de toute l'existence - le préalable nécessaire à la sélection naturelle des forts et la première étape de l'élimination des faibles. Ce qui nous semble cruel est, du point de vue de la nature, parfaitement évident. Un peuple incapable de s'affirmer lui-même doit disparaître ... »                                              

  En même temps, le nazisme puise la force de son nationalisme dans les profondeurs de la culture alle­mande. Car la notion de Volk, telle qu'elle avait été développée tout au long du xix" siècle, va bien au-delà du bon simple concept de peuple (entendu comme groupe ethnique ou national). Elle englobe la mémoire de la collectivité, ses traditions et son environnement, les êtres et les paysages, bref, un espace et un temps où en une véritable communion s'unissent composantes physiques et composantes spirituelles. De là l'image d'un peuple enraciné, selon une vision romantique et largement mythique, dans les profondeurs obscures des forêts de Germanie. Dans l'imaginaire social, à travers les brumes de ces plaines et de ces bois, luit « l'âme allemande ». Au contraire, le Juif vient du désert, terre aride, dépourvue de pouvoir créateur. Sans racines, coupé des valeurs fonda­mentales ancrées dans « le sol et le sang » (Blut und Boden), perméable à toutes les maladies de la modernité - à commencer par les tares de l'univers urbain -, il ne forme sur le sol allemand qu'un corps étranger à éradi­quer. Dès lors, on voit comment au plan des mentalités et des pratiques, aussi bien qu'au plan théorique, nationalisme et antisémitisme s'épaulent l'un l'autre, se prêtant mutuellement main-forte.

Un deuxième enjeu historiographique concerne la nature du régime nazi et la place relative qu'y tenaient les différents acteurs. Partant du sommet, c'est-à-dire du rôle de Hitler dans l'appareil, on en est venu à s'interroger sur le fonctionnement - ou le dysfonctionnement - du sys­tème. Pendant longtemps, à vrai dire, a régné une vision « hitlérocentrique » dont l'historiographie est restée assez largement imprégnée. Cette vision reposait sur un double socle. D'abord, celui constitué par les premières biogra­phies consacrées à la personne et à l'itinéraire d'Adolf Hitler, car pour la plupart elles faisaient du Fuhrer la source de toute inspiration, de toute décision, de toute autorité, en brossant de lui le portrait d'un tyran ivre de pouvoir relevant davantage de la pathologie que du charisme. D'autre part, on s'appuyait sur la référence au Fùhrerprinzip, plus ou moins érigé en dogme, c'est-à-dire au principe de l'autorité absolue des chefs sur leurs subordonnés, en commençant par celle du Fuhrer lui-même. Or, tous les travaux qui se sont accumulés depuis plus d'un quart de siècle ont montré combien une telle inter­prétation se révélait restrictive et inadéquate. Déjà en 1942, F. Neumann dans son maître livre Béhémoth avait tenté de définir le régime à partir de quatre centres de pouvoir : le parti, l'administration (également appelée la bureaucratie), l'armée, le monde des affaires. Autrement dit, quatre groupes dirigeants associés pour gérer en commun le système - ce qui rejoint la thèse de l'alliance classique entre le NSDAP et les élites traditionnelles. Le débat, aujourd'hui, dépasse de beaucoup l'opposi­tion fonctionnalistes/intentionnalistes. Là où naguère on imaginait un pouvoir absolu et illimité, dans lequel tous les rouages à tous les niveaux fonctionnaient avec une redoutable efficacité, on a maintenant souligné à l'envi la multitude des incohérences, les défauts de coordination, le fouillis des doubles commandements, les rivalités de services et de personnes, les luttes sauvages de clans. Au total, un enchevêtrement de pouvoirs concurrents et rivaux, générateur d'un immense désordre derrière l'ap­parence d'ordre et d'autorité. On est loin dès lors du système monolithique, orchestré et commandé par un Fùhrer omniprésent, omniscient, omnipotent. N'était-ce point là à vrai dire l'image que le nazisme voulait donner de lui-même ? L'illusion de l'unité organique, symbolisée par la formule  « Ein Volk, ein Reich, ein Fùhrer » ? Quel écart entre la propagande et la réalité ! Bref, autant il est absurde de prétendre rayer Hitler du tableau comme le fait Wilhelm Reich (« La structure personnelle de Hitler et sa biographie sont sans aucun intérêt pour la compréhension du national-socia­lisme  ») autant la focalisation sur la personne du Fùhrer aboutit à une vision sommaire et trompeuse, qu'aujour­d'hui nul ne saurait plus tenir et qu'a remplacée une interprétation plurielle et sophistiquée du fonctionne­ment du régime nazi.

Enfin, le débat, déjà ancien, sur la responsabilité du peuple allemand s'est déplacé. Souvenons-nous en effet en quels termes, il n'y a pas si longtemps encore, on interpellait et interprétait le passé. Témoin l'autocritique, lucide autant que pathétique, de Baldur von Schirach (l'ancien chef de la Hitlerjugend, condamné à Nurem­berg) : « La catastrophe allemande, écrit-il, ne provient pas seulement de ce que Hitler a fait de nous, mais de ce que nous avons fait de Hitler. Hitler n'est pas venu de l'extérieur, il n'était pas, comme beaucoup l'imaginent aujourd'hui, une bête démoniaque qui a saisi le pouvoir tout seul. C'était l'homme que le peuple allemand de­mandait et l'homme que nous avons rendu maître de notre destin en le glorifiant sans limites. Car un Hitler n'apparaît que chez un peuple qui a le désir et la volonté d'avoir un Hitler6. » Aujourd'hui la problématique a bien changé. A ce transfert de paradigme ont concouru les travaux récents sur l'opinion (en particulier en Bavière) qui ont renouvelé l'approche du phénomène nazi et la compréhension de son impact sur la société. Comment caractériser et com­ment mesurer l'adhésion de la population au régime? Telle est la question qu'a posée une nouvelle génération d'historiens et à laquelle elle a tenté de répondre, en exploitant, entre autres sources, les documents de la Gestapo et les « rapports verts » de la SOPADE (Parti social-démocrate en exil). Jusque-là deux théories se trouvaient en compétition : la théorie de l’adhésion/mobilisation et la théorie de la manipulation/répression. Selon la première, il y a bel et bien eu un soutien massif - tantôt actif, tantôt passif -accordé par la population au régime national-socialiste. Après tout, n'est-ce pas à bon escient que K.D. Bracher a intitulé son livre célèbre Die deutsche Diktatur ? A une telle mobilisation des esprits et des cœurs ont concouru non seulement la longue série des succès enregistrés de 1933 à 1941 - restauration de l'économie, victoires diplomatiques, puis militaires - ainsi que l'immense popularité du Fuhrer, chef charismatique de la nation, patriote intransigeant, stratège de génie, protecteur de la loi et de l'ordre, dont le magnétisme personnel s'avérait capable d'agir aussi bien dans les grands rassem­blements de foules extatiques qu'en privé auprès de ses collaborateurs et de ses fidèles, mais encore l'attraction exercée par l'habile utilisation des techniques de mani­pulation des masses et par la propagande irrésistible de Goebbels. Une propagande très calculée et extraordinairement habile avec son dosage de violence impérieuse d'un côté, de persuasion de l'autre. Une propagande remarquable aussi par le soin extrême mis à faire appel aux vertus anciennes et aux traditions du peuple allemand, afin de faire apparaître le IIIe Reich, après le cauchemar de 1918 et le trauma de la République de Weimar, comme le véritable héritier et continuateur de l'histoire allemande. Sans ce pouvoir de séduction on ne saurait comprendre ni le nazisme ni son audience7. Est-ce un hasard au demeurant si plusieurs de ceux qui allaient en devenir les plus farouches adversaires, un Niemöller, un Stauffenberg, un Scholl, ont commencé par éprouver pour lui de l'attirance avant de s'en détourner avec horreur ?

L'autre vision du IIIe Reich met au contraire l'accent sur le contrôle social permanent, sur l'embrigadement généralisé, sur la surveillance policière, sur l'impitoyable répression exercée tout au long des douze années de pouvoir nazi. De fait, à l'appui de la thèse les arguments ne manquent pas : la Gleichshaltung (« la mise au pas ») dès les premières semaines du régime, l'écrasement des noyaux de résistance, la Gestapo omniprésente, les prisons pleines, les camps de concentration... La terreur va même en s'amplifiant et change d'échelle avec la radicalisation du pouvoir nazi après 1938, et plus encore à la suite de l'entrée en guerre en 1939. Un seul chiffre suffit à mesurer la dureté de la répression : de 1934 à 1944 le tribunal du peuple, le Volksgerichtshof, qualifié par son président, Freisler, de « tribunal révolutionnaire pour purifier la nation », a prononcé 13 000 condamnations à mort, pour des motifs allant de critiques bénignes et parfois de simples moqueries envers le pouvoir à l'opposi­tion active et organisée en vue de le renverser. Ce que les études récentes ont apporté à travers la volonté d'échapper à la tentation d'une bipolarité par trop simplificatrice, c'est une lecture moins idéologique et plus sociologique, mettant bien en lumière la complexité et la multiplicité des attitudes, leur enracinement socio-géographique et socioculturel, leur évolution dans le temps, sans oublier les contradictions psychologiques régnant chez le même individu. D'où le recours à un appareil conceptuel nouveau, faisant une large part aux notions d'autonomie, d'allergie (Resistenz), de déviance (par exemple pendant la guerre, chez les jeunes des grandes villes industrielles, des groupes tels que les Pirates de l'Edelweiss qui refusent d'être enrégimentés dans la Hitlerjugend et cherchent des espaces de libre expression, en dehors de toute discipline : sorte de marginaux en quête d'un ailleurs fait de chant et de musique).

Enfin, pour donner sa pleine mesure au national-socia­lisme, il convient d'en mettre en lumière une composante fondamentale, quoique souvent méconnue : la dimension religieuse. Hitler, en effet, avait compris très tôt que, pour réussir, un mouvement de masse doit s'appuyer sur une quête spirituelle. Sans une foi, et une foi agissante, il ne saurait y avoir d'engagement total de l'être. Aussi, à la différence des philosophies politiques élaborées sur le mode rationnel et logique, le nazisme relève-t-il, qu'il le reconnaisse ou non, de la sphère du religieux. Religion séculière, fondée sur des mythes et des symboles emprun­tés au vieux fonds du paganisme nordique et du patri­moine culturel germanique, on trouve, à l'origine de son pouvoir sur la société, l'espérance en un homme nouveau et en l'avènement d'un âge nouveau : le Reich de mille ans promis par Hitler. Ce que Bernanos traduisait par cette formule lapidaire : « L'Allemagne n'est pas seulement un Etat, c'est une Eglise. L'hitlérisme n'est pas seulement une force, c'est une mystique. »

Cette recherche d'un sens, nécessaire pour guider le Volk, passe par des manifestations collectives méthodi­quement organisées et savamment orchestrées en vue de communiquer - par l'affectivité de préférence à l'intellect - le message messianique dont le Fùhrer est le prophète inspiré. De là les grandes liturgies nazies, avec leur cérémonial et leur rituel propres à marquer à jamais l'imaginaire des fidèles : depuis les retraites aux flam­beaux jusqu'aux parades monstres de Nuremberg, depuis les rassemblements de foules extatiques communiant dans la parole du Fùhrer jusqu'aux feux de camp de la Hitlerjugend célébrant le culte de la nature et du corps. De là aussi la confrontation inévitable entre le nazisme et le christianisme. Car, malgré les tentatives répétées d'accommodement, de part et d'autre, l'incompatibilité éclate entre la nouvelle religion séculière et la révélation chrétienne, dans sa version protestante comme dans sa version catholique. Peut-être même, du point de vue de l'idéologie vôlkisch, le catholicisme « romain », du fait de son caractère supranational, apparaît-il, dans l'opposi­tion au néo-paganisme hitlérien, comme le plus dange­reux des deux - immédiatement après le judaïsme, l'en­nemi par excellence. Remarquons d'ailleurs que durant tout le IIP Reich il a existé, à l'intérieur de la Gestapo et du SD, à côté des départements consacrés aux affaires juives et à la lutte contre le marxisme, un département spécial chargé de surveiller et de réprimer le « catholi­cisme politique ». Même si Hitler, se dissociant en cela de Rosenberg, n'a de se poser, par-delà toute attache confessionnelle, protecteur du christianisme - notamment contre le bolchevisme -, même s'il a su se garder d'un Kulturkampf à la Bismarck, même si les Églises ont consenti bien des compromis, voire des compromissions, il reste qu'un long conflit, tantôt ouvert, tantôt couvert, a opposé deux conceptions du monde irréconciliables. Comme le rappe­lait rudement dès la fin de 1933 l'archevêque de Munich, le cardinal Faulhaber, dans une série de sermons intitulée Judentum, Christentum, Germanentum, le christianisme n'est pas séparable de ses racines juives, car « ce n'est pas du sang allemand qui nous a rachetés, mais le sang de Notre Seigneur sur la croix ».

Dès lors, une fois la guerre advenue sous les espèces d'une guerre de plus en plus totale et inexpiable, le rêve d'absolu teinté de nihilisme, que sous-tendait la Weltans-chauung nazie, ne pouvait déboucher, en vertu de sa logique même, que sur deux pôles extrêmes : ou bien la domination mondiale exercée par le Herrenvolk ou bien l'anéantissement - un anéantissement dont le fracas continue de retentir jusqu'à nous.

 

                                       F.B.

 

 

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